Douze en Picardie

 

 

 

Je ne crois pas que l’on appartienne à un pays. Encore moins à une région, tant celles pour lesquelles on s’est tantôt étripé ont d’artificiel et de fortuit. La Picardie plus que pas mal d’autres. C’est déjà dans la revendication régionaliste que commence le sinistre et vichyste fiasco de l’identité nationale version Sarkozy and co. C’est que la politisation du territoire n’a que peu à voir avec l’intime, avec le ressenti, non plus qu’avec l’Histoire. L’Aisne du Chemin des Dames a plus de proximité avec la Lorraine de Verdun qu’avec la Picardie des cathédrales, fût-ce celle de Laon.

Mais l’écriture, direz-vous, les écrivains du terroir, ça existe ? Non ! Du terroir, je connais des vins, des saucissons, de la boustifaille mais pas de littérature. Jamais aucune littérature n’a été « de terroir ». En Picardie, où j’ai quand même beaucoup traîné mes guêtres en soixante ans, je ne suis jamais tombé sur rien de tel. Les gens qui se revendiquent d’une telle appartenance, « écrivains de terroir », usurpent le premier substantif. Brassens les a chantés comme il convient, « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part »…

Nous avions toutes ces réflexions en tête quand, à quelques-uns, nous avons créé, il y a dix ans, l’association « Ecrivains en Picardie », en veillant bien au « en » qui vaut bannissement absolu du « de ». C’est pourquoi les territoires littéraires que j’arpenterai ici révéleront inévitablement qu’il n’y a nulle identité picarde et que seul le hasard des naissances et des voyages fait voisins les amis dont les noms apparaissent.

Ceci dit, je n’exonérerai pas pour autant les politiques de leurs responsabilités en ce qui concerne le nécessaire soutien à la création littéraire. Je dis ceci dans une région qui fait bien peu, si peu qu’elle a même soigneusement enterré le projet de création d’un Centre régional du Livre qui était pourtant une manière de minimum. La Picardie n’aura donc pas la moindre des choses en la matière. A la place, on nous sert un attachement obsessionnel et pervers pour les octogénaires. C’est que dans les quatre-vingts ans de Pierre Garnier de 2008, ce n’est pas tant la littérature qui intéresse que la communication, la surface médiatique, bref, le hors-texte. Je le dis sans ménagement car Pierre n’a nul besoin de reconnaissance et n’est pas dupe de ces éloges publics. La poésie, la littérature sont de l’ordre d’une relation personnelle à la langue. Et tout le reste n’est que slogan.
On l’aura compris, je n’ai nullement l’intention de refaire pour Incognita ce que d’autres ont fait, croyant parler de littérature « picarde » : dresser un inventaire sourcilleux de tous les écrivains reconnus qui ont, par le passé, écrit de ou sur ces trois départements arbitrairement agglomérés pour constituer la Picardie : par ordre alphabétique l’Aisne (habitants : les Axonais) jadis rattachée à la Champagne, l’Oise (les Isariens) qui dépendait tout bêtement de Paris et la Somme (les Samariens) qui fut plus logiquement intégrée à la région de Lille . Comme si la gloire passée pouvait tenir lieu de justification au présent !

Non. Seules m’intéressent les rencontres de ces années-ci avec des écrivains d’aujourd’hui. Qui se trouvent donc, définitivement ou momentanément, accidentellement ou sciemment, axonais, isariens ou samariens. Picards ? Pas au sens de la langue – la langue picarde – puisque je ne la parle ni ne la comprends et n’ai donc, à son égard, qu’un intérêt… ethnographique, comme je l’ai pour tous les sabirs, charabias et volapüks en quoi l’on s’exprime de par le vaste monde, y compris le kashgâr qui est, comme on le sait, au moins aux alentours, la langue des Tcherkhâns et de Kurgâr-le-Sage .

 

   

Six poètes

 


 

Gérard Fournaison

Les premiers dont je fis la connaissance furent des poètes. Gérard Fournaison et Denis Dormoy. L’amitié qu’ils se portaient – se portent – me les rend quasi indissociables bien que leurs écritures soient très différentes. J’avais vingt et quelques. Je découvris la poésie en même temps que la chanson et que quelques autres de ces choses qui sont indispensables pour donner de l’écho à nos vies : les femmes, les amis et la bière. Bienheureuse décennie ! Gérard et Denis écrivaient déjà – moi, pas – et animaient une revue tout à fait remarquable, Le Lumen. Ils publiaient des écritures qui, par leur modernisme, par leur audace, tranchaient alors avec les courants qui m’étaient familiers – pour l’essentiel, l’école de Rochefort. Des noms ? Jacques Demarcq, Jean-Luc Lavrille, Sylvie Nève, Mario Lucas… Le Lumen bousculait mon approche classique, pour tout dire scolaire, du poème. Denis participait aussi à l’aventure lancée par Jacques Darras : la revue In’hui. C’est donc très naturellement que je lançai, avec des amis, successivement Au pied de la lettre qui dut connaître trois numéros et Pli qui en connut un peu plus. Mais je découvrais la chanson – celle que l’on écrit et ce fut un joli foisonnement, de 73 à 83, avec le groupe Jeff. Les deux mêmes lancèrent ensuite les éditions G&g, Grammaire & Graphies, qui éditèrent des poètes en nombre mais aussi, avec moi, nouvelles et romans.
Je connais peu d’écrivains aussi exigeants que Gérard Fournaison. Je ne lui ai jamais connu la moindre concession, et pas davantage quand, créant l’association Ecrivains en Picardie – les cinq de départ étaient, outre Gérard et Denis, Philippe Crognier, Jean-Louis Rambour et moi – il s’insurgea contre « cette invention pétainiste » qu’était la région ! Son écriture est à son image. J’ai peu fréquenté ses travaux liés à la musique contemporaine (Mihai Mitrea-Celarianu, Daniel Dahl…) mais j’ai lu attentivement ses « Veille » (I, II, III) et ses « Paysages avec atelier ». J’ai surtout passé des heures à parler avec lui : de poésie – il en l’un des plus sûrs connaisseurs – de littérature en général et d’ateliers. Son écriture garde une part de mystère, elle ne se livre pas toute. Le sens peut parfois échapper, le rythme pas. Ce qu’il écrit ressemble à des paysages observés à travers une vitre embuée : images discontinues, déformées, altérées, mais dont les éléments et fragments présents suffisent à créer le sens. Et puis la graphie, mystérieusement, impose ses connivences : les poèmes sont souvent disposés en plusieurs unités, façon Alechinski si l’on veut, sans que le sens d’une telle disposition nous soit livré. Les italiques incitent également à l’interprétation : je les lis le plus souvent comme des fragments du passé, l’évocation de la figure paternelle ? Codée, certainement, la poésie de Gérard Fournaison l’est. Mais elle a un premier niveau de lecture qui, pour moi, évoque irrésistiblement le constructivisme : des objets, des choses de la vie, des mots livrent là une réalité recomposée que l’auteur nous incite à découvrir. Car il sait, l’auteur, que c’est au lecteur de faire le sens.

 

Denis Dormoy

Très différente l’écriture de Denis Dormoy, même si l’on trouve, chez le professeur d’IUFM, le même goût de se frotter aux limites extérieures du pays littéraire. Denis écrit volontiers, épaule contre épaule avec un plasticien (avec Marc Gérenton, « Mangeurs d’astres », éd. Rencontres, 2001) ou un photographe (Fred Boucher, « Petites histoires », Les Imaginayres, 2003). Parmi les nombreuses publications de Denis, je voudrais aussi citer « PerSonne » (G&g, 1998), magnifique évocation du « personne » de Péronne, où est situé l’Historial de la Grande Guerre. Dans « Mangeurs d’astres » il mêle ses propres mots à ceux de lettres de poilus et, entre le passé et le présent, entre le mort et le vivant, il se produit véritablement une déflagration qui éclabousse de poésie les champs labourés par les mines et les obus. L’effet est saisissant. Denis sait aussi manier la délicatesse pour évoquer la baie de Somme (« Le tremblé des pas », sur des photos de Maxime Godard, Cadastre8zéro, 2005). Je ne lui connais qu’un seul texte en prose de quelque importance, une nouvelle pour tout dire, « Chassé-croisé » (G&g, 1999). Je commençais tout juste à écrire et prenais part à des concours de nouvelles. Un jour Denis me donna le manuscrit de cette nouvelle. Je ne sais plus avec exactitude quel en était le thème mais j’ai le souvenir de souterrains et de choses très mystérieuses liées à la guerre. Et surtout d’une construction incroyablement entremêlée : tout à fait ce que je cherchais pour raconter l’histoire que j’avais en tête. Je plagiai sans vergogne son découpage scénaristique et écrivis ainsi « La chanson de Carco » qui me valut le 1er prix du Concours de L’Huma en 96 ; la nouvelle a été publiée dans « 33 tours » (HB éditions). Un très beau soir d’été, Denis et moi nous fîmes un plaisir à nul autre pareil : dans le petit théâtre d’argile de Michel Fontaine, à Maisoncelle-Saint-Pierre, près de Beauvais, nous lûmes nos deux textes successivement au milieu d’un public d’amis. Une soirée rare qui me convainquit du bonheur des lectures – ce dont, désormais, je ne me prive plus.

 

 

Jean-Louis Rambour

Je fis, quelque temps après, la connaissance de Jean-Louis Rambour. Je tombai tout de suite sur des livres qui me sont restés « de chevet », comme « Théo » (Corpus, 96) dans lequel il évoque le souvenir de son grand-père, Poilu de la Grande Guerre. Ce livre, on ne peut le lire sans entendre les voix qui le traversent et j’appris par la suite que Jean-Louis en avait fait lui-même des lectures. J’aime, chez lui, cette poésie directement liée à la vie, issue d’elle. De Jean-Louis je voudrais tout citer, et citer aussi sa prose, « Les douze parfums de Julia » qui sont une splendeur de délicatesse (La Vague Verte, 2000) et, parce que l’homme est un pince-sans-rire, le « Et avec ceci » homérique dont il gratifia les éditions Abel Bécanes (2007). J’oubliais, et ne me le serais pas pardonné, le superbe recueil à deux voix écrit avec Pierre Garnier, « Ce monde qui était deux » (Ed. des Vanneaux, 2007).

Encadré sur Jean-Louis Rambour
Où sont les orties est la vie
« Clore le monde » est un livre rare. Non parce que les intérêts de l’édition font rares tous les livres de Jean-Louis Rambour mais la presque nonantaine des textes atteste d’une langue maîtrisée à la perfection. La syntaxe, toujours irréprochable, aime à se déployer ici dans de longues périodes aux savantes circonvolutions et le lecteur doit garder l’esprit éveillé pour ne pas se contenter d’être bercé par la musique des mots. Car la construction est une dentelle et l’on aurait tort de n’en regarder qu’à contre-jour les effets de style, de s’extasier sur la richesse d’un lexique qui révèle à chaque page une fleur ou une pierre ou un arbre ou tire un nom propre de l’oubli : nom de ville ou de pays (la Tanzanie de l’ami Luc Goudman) comme s’ils étaient de connivence, de peintre ou de musicien. S’agissait-il de dresser un inventaire des espèces à embarquer sur l’Arche avant de clore le monde ? Sans doute car le titre même le dit et toutes les pages le suintent : la mort est partout dans ce recueil. Le Santerre joue l’ambiguïté de l’onomastique qui laisse entendre un « sans » privatif et non le latin de « saine » terre. La description des paysages et des gens, des femmes surtout, est impitoyable. Jean-Louis a beau faire appel à l’éternité des gens simples qui, de tout temps, ont eu les gestes de la vie et de la mort, « en cette éternité, de moins en moins l’on croit ». Le Santerre de Jean-Louis Rambour est sans espoir, « et s’efface aussi après la vie, le désir ». Le livre sonne comme un adieu, où la paix ne saurait désormais plus venir que du « perpétuel désastre du temps ». La beauté somptueuse, vraiment, du texte, répond à la question « Qu’est-ce qu’écrire ? » mais pas à cette autre, qui en fin de compte est la seule à valoir « Qu’est-ce que vivre ? »...

 


 

Pierre Garnier

De Pierre Garnier je dirai peu. Parce que l’homme est connu. De moi, il l’est depuis une dizaine d’années seulement. Depuis ce soir où, au théâtre de Beauvais, Gérard Fournaison et Denis Dormoy l’accueillirent, avec ses textes magnifiques sur la Révolution russe et les engagements de la jeunesse. Disons-le d’emblée : c’est ce Pierre-là qui me touche et m’émeut et me transporte. Le Pierre Garnier qui, avec les mots les plus simples qui soient, dit tout aussi bien la grandeur d’un paysage rural (« Les poèmes de Saisseval », 92 ; ou « Une enfance », G&g, 2000). En revanche l’aventure spatialiste qui fut mise à l’honneur en 2008 par le Conseil régional me laisse totalement indifférent, bien que Pierre lui-même semble y attacher une grande importance. Je n’y vois guère qu’une trouvaille, ou une « bizarrerie », et rien de ce que j’ai pu lire ne m’a convaincu. C’est très clairement pour moi une voie sans issue. Même « Le poète Yu » (allemand/français, Aisthesis Verlag, 2006) largement cité par Pierre lors de la soirée qui lui fut consacrée à la Maison Jules Verne , m’apparaît une… aimable facétie… Non. Mais du Pierre Garnier qui s’exprime avec les mots, on peut tout lire. On peut plonger à volonté dans une œuvre gigantesque (dans les deux cents ouvrages, non ?).
C’est ce que nous fîmes, en juin 2008, à l’occasion de deux balades littéraires dans son quartier natal de Saint-Roch, à Amiens, et dans son village de Saisseval. Mais c’est pour une autre occasion, où Jean-Louis Rambour et moi tenions la scène au Cap Hornu (Somme) que j’écrivis, entre autres, ce texte…

Encadré sur Pierre Garnier
La route de Saisseval

La première fois où j’ai rencontré Pierre Garnier, c’était un printemps. L’année n’a pas d’importance mais il était encore très jeune. Remarquez ça ne vous dira rien parce que Pierre est toujours très jeune. C’est bien ça le drame avec les gens comme lui : on ne leur donne pas d’âge. Quel âge voulez-vous donner à quelqu’un qui peut écrire : Il n’y a pas de village plus âgé que l’enfance / Dans la bicyclette la campagne rayonne / On la voit monter sur les collines / Puis, la roue allant plus vite, / Les rayons s’effacent / Et les champs et les prés rayonnent / La bicyclette va si vite / Qu’on ne sait jamais si elle suit / Un sentier ou le lit d’un ruisseau / Où elle se mire.
J’ai choisi cet extrait à cause de la bicyclette. Parce que le jour où je me suis mis en tête de rencontrer Pierre Garnier pour lui montrer mes poèmes, je n’avais pas encore de voiture et j’y suis allé à bicyclette. J’ai toujours pensé que Pierre Garnier était le genre de type chez qui on doit aller à bicyclette. Pendant le trajet, on a le temps de réviser – c’est toujours idiot de ne pas savoir son texte en arrivant, de ne pas savoir dire « J’ai lu votre dernier livre, il est très beau ».
Moi, à vrai dire, je n’avais pas lu grand-chose de Pierre. J’étais en terminale et j’avais bien assez de mal avec la géométrie dans l’espace pour m’intéresser au spatialisme. Mais comme on m’avait dit que c’était un grand poète… J’ai pris mon Manufrance demi-course et je suis parti. Heureusement pour moi il faisait beau – il fait toujours beau quand on va voir Pierre Garnier – et je pouvais réviser : la couleur des blés, l’espèce de vague qu’ils font quand ils se couchent dans le vent – je me disais : ça, c’est poétique, la vague des blés dans le vent. J’ai révisé aussi les pommes, les herbes et certaines écorces d’arbres. Je me suis arrêté sur le coup de midi pour réviser le ruisseau, « les cartes, les collines, les mers, les montagnes jeunes et bleues ». J’ai traversé un « champ avec des coquelicots, des bleuets, des marguerites, des boutons d’or ». En me voyant passer sur ma bécane, un paysan m’a dit : « Il fait beau » mais moi – je ne sais pas si c’était d’avoir révisé tout ce Pierre Garnier depuis trois bonnes heures – j’ai bien senti qu’il y avait « autre chose que le temps qu’il fait », « autre chose que le temps qui passe » : il y avait « le temps qui fait les fleurs », quelque chose qui tentait d’atteindre l’infini, l’éternité…
Je me suis trompé de route – je n’ai pas changé, je me trompe toujours de route, mes amis me disent « C’est ce qui fait ton charme » parce que mes amis sont indulgents. Je me suis retrouvé sur une drôle de route, comme si elle allait doucement tomber dans le soleil. Quand on va voir Pierre Garnier, on a souvent l’impression de tomber doucement dans le soleil.
Il n’y avait pas grand monde dans les rues du village – pas celui de Pierre, pas Saisseval, oh non ! j’en étais loin. « Un » village. La preuve, il y avait des maisons avec des géraniums et des volets bleus dans lesquels un menuisier habile avait découpé des petits cœurs – ça aussi c’est poétique, un cœur dans un volet bleu. Il y avait une église aussi, qui s’est mise à sonner trois heures sans que je m’y attende et trois pigeons blancs se sont envolés du clocher.
C’est alors que je l’ai aperçue. Elle marchait deux cents mètres devant moi. Elle semblait presque danser mais, avec mon problème de vue – c’est pour ça aussi que le spatialisme ne me tentait pas, vous pensez, l’espace quand on est miro… Elle avait une robe avec des vagues colorées qui ondulaient, mais d’une ondulation très… particulière, un peu comme les blés sous le vent si vous voyez ce que je veux dire. J’ai pensé « Elle est si légère qu’elle ressemble au ciel » et j’étais content d’avoir trouvé ça, je me disais que je pourrais le recaser dans un poème, c’est vrai, on est parfois à court d’idée quand on écrit des poèmes… Enfin, moi, en tout cas… En approchant j’ai vu qu’elle avait les cheveux très noirs. Elle devait être sûre de son charme parce que, quand je me suis arrêté pour lui demander mon chemin elle a éclaté de rire. C’est drôle : son rire lui a d’un seul coup éclairé le visage et les yeux et j’ai vu alors qu’elle était très belle. Elle avait un livre à la main. D’abord elle ne m’a pas répondu puis elle a ouvert son livre et j’ai bien vu que c’était un livre de Pierre et elle a lu : « Je restais assis sur le talus / il y avait dans le ruisseau / de minuscules maules bleues perlières / où se suspendait l’océan ».
Et elle m’a regardé. Elle avait les yeux bleus et l’océan y était suspendu. Alors j’ai su que j’étais arrivé. J’étais chez Pierre…

 

 

Bernard Noël

Si Pierre Garnier fut fêté par la Picardie en 2008, ce sera Bernard Noël en 2010. Le même prétexte donc dans les deux cas : les 80 ans. Jean-Louis Rambour et moi trouvions l’idée si saugrenue que nous fêtâmes les nôtres par anticipation, au début juillet 2009 – Jean-Louis anticipant d’ailleurs plus que moi. A cette occasion nous présentâmes, maquettes à l’appui, les ouvrages que nous avions le projet d’écrire d’ici notre huitième décennie. Et, depuis, nous essayons tant bien que mal de mettre en œuvre notre programme : pour lui, entre autres, « Quitter sans crier gare », « Leçon de choses », « L’ahan, dictionnaire des mots à hiatus » ; pour moi, de plus significatif, « Petit précis de menuiserie », « Car j’avais même un nom que vous n’entendrez plus » ou « Cancans et froufrous, dictionnaire à usage des bègues ».
De Bernard Noël je n’ai lu qu’un recueil, mais quel ! « Le reste du voyage » (POL, 97). Trop peu cependant, dans une œuvre aussi considérable, pour en parler en connaissance de cause. Assez toutefois, des quelques moments où nous avons parlé, pour ressentir ce que François Bon dit si bien : ce magnétisme des « grands artistes ».

 

 

Gilbert Desmée

Il a pris récemment la présidence de l’association « Ecrivains en Picardie ». Il a dirigé la revue Sapriphage de 1987 à 2001, une revue exigeante, rigoureuse, qui a fait la part belle à la poésie belge. C’est lors de la promenade Pierre Garnier dans le quartier Saint-Roch que je fis vraiment sa connaissance. Il avait écrit un texte très joli sur l’oncle résistant et réalisé une véritable performance sonore en imitant le bruit des mitraillages aériens. Beaucoup des recueils de Gilbert sont aujourd’hui indisponibles. De L’arbre à paroles, « En écho des corps d’écriture » est toujours accessible. Ce qui frappe dans ce bref recueil, c’est le lourd mystère, « l’obscur », qui demeure non pour clore l’accès au poème mais au contraire pour ouvrir des champs d’interprétation. La langue est simple, le lexique est commun, mais les ellipses de la syntaxe, qui sont le propre de la poésie, laissent la pensée vagabonder et, plutôt que la pensée, la sensibilité patiente et attentive. Car c’est une poésie très sensuelle, vibrante de sensualité – le mot « corps » - « jusqu’au sexe de l’aube scandée ». L’écriture procède par brefs groupes de mots, dans lesquels les verbes sont d’action et les adjectifs rares. Un dynamisme, une pulsion peut-être.

 

   

Six romanciers

Quittant la poésie, je gagne les terres romanesques qui me sont plus familières. Comme toute région, de nombreux livres s’éditent chaque année. On estime à environ soixante-dix quatre-vingts le nombre de gens édités – hors travaux historiques et recherches universitaires. Parmi ceux qui me sont familiers je retiendrais volontiers les six noms qui suivent.

 

 

Philippe Crognier

Les jours où ça tangue, je vais volontiers à Gouy . Je sais que je peux arriver les mains vides. Il y aura son sourire, sa dégaine, ses formules faussement paysannes dont ses livres disent qu’elles ne le sont sans doute pas faussement, comme « La solitude, c’est un métier ». Voilà, c’est définitif. Comme une chose posée là, en évidence. Ce n’est pas le genre de gars à tourner autour du pot, pas le gars à finasser. Ses personnages sont tranchés, francs « comme du bon pain ». Il aime le bon pain, Philippe. Et moi j’aime ses livres. Tous. Les sept – mais, s’il faut choisir, « Grand Jules » (La Vague Verte, 2001) et « Tête de piaf » (Abel Bécanes, 2007) – et celui qui va bientôt sortir au Petit Véhicule et pour lequel j’ai écrit cette postface. Ah oui, ceci encore, pour bien comprendre ce qui suit : avec Philippe Crognier, nous avons commis plusieurs ouvrages sous le pseudonyme commun d’Angel Reinhart…
Encadré pour Philippe Crognier
La vie à l’exacte [extraits]

Est-ce la tentation du roman ?, on cherche toujours à déceler, dans un recueil, ce qui en fait l’unité thématique ou au moins l’architecture interne : par quelle logique on passe d’un texte à un autre, comment ces deux-ci se répondent, de quelle manière ces deux-là éclairent une même situation sous des angles différents.
Ici, rien de tel. Rien qu’un beau « fourre-tout » – à condition de débarrasser le mot de son côté péjoratif – puisque tel l’a voulu l’auteur.
L’auteur, justement. Sept romans. Plus un, d’Angel Reinhart, sur lequel il s’explique [« Fatal error »]. Notez la façon dont il procède : d’abord de la sincérité, de la naïveté même dans le récit de sa rencontre avec RW ; insensiblement, derrière le sourire affiché, s’insinue quelque chose de délicatement tors, qui tient du jeu mais aussi d’une surprenante aptitude à la polyglossie : on se croit encore dans la camaraderie émue et l’on est déjà dans la construction savante d’un projet littéraire, on se croit dans une histoire de cœur mais on est déjà en plein drame algérien (avec « Djebel » )… et finalement au cœur d’une histoire à trois qui irradie les écritures. Car l’homme aime les pirouettes. Il raconte parfaitement notre rencontre et nos relations avec Reinhart, aussi exactement qu’il les a inventées. Car l’homme est pudique et n’aime pas trop se livrer.
(Fausse) confession donc, en fait cryptée, que « Fatal error », mais qui expose, me semble-t-il, le vade-mecum rhétorique de Philippe Crognier : priorité aux personnages sur l’intrigue, choix d’un univers un rien désuet, empreint de modestie, voire d’humilité, et de cette maladresse à vivre qui rend les gens touchants, et le regard porté sur la vie est tendre quand il ne témoigne pas d’une irréductible générosité éducative. J’oubliais : l’humour, un sourire en coin qui n’est jamais la politesse du désespoir (un sentiment bien trop noir pour un homme au regard si clair), jamais féroce, jamais carnassier. Voyez « La vie d’artiste », avec quelle légèreté il évite de basculer dans le graveleux, vers quelle folie douce il tire le névropathe pour balayer d’un éclat de rire les mares d’hémoglobine qu’il n’a pas versées.
Ce rire, on l’entend aussi, franc et tonitruant, dans « Le fils du pharaon » où Philippe Crognier fait entrer Alcide Tolalu dans sa galerie des curiosités : ordre des perdants magnifiques, famille des forts-en-gueule. Dans le même ordre, famille des peu-expansifs, le Jules Merlin à la voix cassée de « Emmenez-moi », le sosie d’Aznavour à qui, pris de remords, l’auteur ménagera, dans son roman « Tête de piaf » , une sortie plus douce, quelque chose entre « Les plaisirs démodés » et « Je n’ai rien oublié », dans la fumée des papiers d’Arménie.
Dans la classification de Philippe Crognier, l’ordre des loosers est le plus fourni. Le Michel Berthier de « Ou jamais… » en est un archétype : le regard torve sous l’alcool, la trajectoire incertaine de la Mobylette, l’amour perdu et, pire, jamais oublié ; s’il chantait, ce serait du Michel Delpech, s’il allait en vacances, ce serait à Zuydcoote ; un « promis des douleurs », comme le dit cruellement Aragon. Pas un mot de trop ni sur ce que l’on imagine d’une vie d’attente et de regrets, ni sur les ambigus remords de celle qui prend tardivement la route de Lens.
L’homme aime aussi les rusés (le Monsieur Armand de « Fête municipale »), les filous, les faux-ingénus : le pépé de « Fleur bleue » qui s’invente une jeunesse tumultueuse pour oublier le jaja tiède et l’ennui de la vieillesse, ou l’oncle André (« L’homme des bois ») qui appartient à la longue filiation des « taiseux d’émotion » aux larmes silencieuses – « Grand Jules » n’est jamais très loin ni, je ne l’ai pas dit mais on l’aura pressenti, la belle harmonie champêtre de l’enfance, quelque chose comme une chanson de Trenet, « Mes jeunes années » ou... « Fleur bleue ».
[…] Il est rare qu’un écrivain se livre ainsi, ne faisant guère mystère de la diversité de ses préoccupations et de ses intérêts, « à écrire la vie ed vérité à l’exacte » . Je retrouve dans ces nouvelles l’exacte fragilité tendre de Philippe, et dans ces textes brefs, l’exacte brusquerie des coups de griffe de Philippe Crognier. Quand l’un s’expose, l’autre veille, ils vont rarement l’un sans l’autre, le délicat et l’amer, le doux et le sauvage. L’auteur les porte tous deux en lui et les livre ici sans façon, avec une simplicité qui désarme. Jamais autoportrait n’a été plus sincère.
C’est-à-dire malicieusement mensonger.

 

 

Philippe Lacoche

Il est sans aucun doute le romancier le plus en vue de Picardie. Il publie beaucoup, au Castor Astral, chez Mille et une nuits, aux éditions du Rocher. Des nouvelles et des romans. Il vit et travaille dans la Somme – il est journaliste au Courrier Picard, en charge de la rubrique littéraire – mais il revendique son Aisne natale dont « la gare de Chauny est la plus belle du monde ». Tergnier, où il grandit, est la matière de son premier recueil de nouvelles, « Cité Roosevelt », paru au Dilettante (93). Michel Crépu (L’Express) a parlé à son égard d’un talent d’ « aquarelliste ». On ne saurait mieux dire. Philippe est l’homme des demi-teintes, des petits matins blafards, « des filles à peine touchées » et des coups de blues. Il a une sorte de gaucherie touchante dans les sentiments qui court tout au long de son œuvre pour culminer dans un personnage de quinquagénaire amoureux d’une jeunesse et bientôt par elle largué. Une « mélancolie » écrit Crépu, on pourrait aussi risquer un « désenchantement ». Car, même si le rock a beaucoup alimenté ses chroniques et ses livres (il faut absolument lire le si merveilleusement tendre « Tendre rock », Mille et une nuits, 2003), le ton qui lui colle à la peau est le blues. Dans « Des petits bals sans importance » (Le Dilettante, 97), le narrateur se met en quête de remonter le fil du temps pour comprendre de quoi est mort Rico, avec qui il courut la campagne pour animer les bals. Philippe excelle dans les personnages doux-amers, « fragiles, incertains, sûrs de rien, qui ont eux aussi rêvé, désiré et aimé ». J’ai beaucoup aimé « Les yeux gris » (Le Castor Astral, 2006), un roman que je tiens pour majeur dans son œuvre. Ce qui frappe dans sa galerie de personnages, c’est leur absence d’engagement politique : ils sont tout entiers plongés dans une expérience existentielle de la vie, dans le drame des sentiments, dans le ressenti. Philippe ne cache pas sa proximité – littéraire, politique, mais aussi dans leur façon d’être, je l’ai lu souvent sous sa plume journalistique – avec les « Hussards » que furent Nimier, Blondin, Kléber Haedens… dont le grand combat fut de s’opposer à Sartre et à l’écrivain « engagé », engagés qu’ils étaient à droite, voire à la droite extrême. Or, pour la première fois, me semble-t-il, dans « Les yeux gris », Philippe crée des personnages dont la vie incertaine et presque clandestine tient à leur engagement « révolutionnaire » comme porteurs de valises du FLN. J’ai été très intéressé de le voir délaisser ses territoires habituels d’écriture même si la guerre d’Algérie est, somme toute, peu présente dans le roman : c’est moins la réalité historique et militante qui est traitée que son image romantique. Oui, je crois que c’est cela qui m’a tant touché dans « Les yeux gris » : que Philippe prenne quelques risques avec son image en quittant, provisoirement, le personnage de roman qui lui ressemble tant.

 

 

Patrice Juiff

Un jour, je fus mis en contact avec un « jeune auteur », par ailleurs comédien, a qui on avait parlé de notre association d’écrivains. Il avait écrit un seul livre, « Frère et sœur », chez Plon. « Quelque chose d’absolument étonnant, inattendu, magnifiquement brutal ». Patrice Juiff était également comédien et on le voyait assez régulièrement dans des feuilletons télévisés – lui-même ne met pas en avant ce travail de comédien, il semble même presque s’en défendre ; il a tort : il soigne ses personnages et leur apporte beaucoup de vérité. En 2006, son second roman, « Kathy » (Albin-Michel) confirmait toutes les qualités du premier : une science particulière (sans doute liée à la pratique du cinéma) pour la scénarisation, le choix d’une ambiance très noire (idem), un mélange de provocation et de dureté tranchante. Dans les deux cas, les situations sont tirées de faits divers « sordides » : personnages marginalisés, vivant dans un huis-clos meurtrier. Ce n’est pas le plus intéressant du travail de Patrice : c’est essentiellement par son style que ses livres valent. Evidemment. Un style très fluide, avec des phrases courtes, la priorité donnée au descriptif et au narratif éliminant tout jugement moralisateur. Le recueil de nouvelles paru en 2008, « La taille d’un ange » (Albin-Michel) lui a valu le Grand Prix SGDL de la Nouvelle. Ces nouvelles de la violence ordinaire, de la dérive ont imposé un écrivain et son écriture. Avec un risque cependant, le même qui nous guette tous : de nous enfermer dans les univers que le lecteur attend de nous. C’est là, précisément, qu’il faut écouter ce que Jean-Pierre Cannet, « Picard d’adoption », a à nous dire : écrire ce n’est pas cultiver (un style, un univers, des personnages…), c’est défricher. Toujours. Je fais confiance à Patrice pour m’étonner. En 2010.

 

 

Isabelle Marsay

Serait-elle un écrivain cherchant sa voie ou bien l’aurait-elle trouvée dans la diversité même de ses écritures ? Toujours est-il qu’Isabelle Marsay ne cesse de me surprendre. A peine s’est-on habitué au ton faussement naïf et ingénument pervers de ces premiers romans (dont « L’instant C », Balland, 2000, qui lui vaut le Prix du Livre de Picardie) qu’elle se mue en enquêtrice coureuse d’archives pour évoquer « Le fils de Jean-Jacques » (Balland, 2002), entendez de Jean-Jacques Rousseau dont on sait qu’il confia ses cinq enfants à l’Hospice des Enfants-Trouvés. L’aîné, ainsi abandonné en 1746, sera envoyé en Picardie où il ira de nourrice en nourrice. Le père lui-même finira ses jours à Ermenonville (Oise). Un roman historique très probant. Nouvelle volte-face avec « Petits défis de la vie ordinaire » (L’Harmattan, 2008) : des nouvelles dans lesquelles Isabelle retrouve une plume vive, acerbe, de caricaturiste de l’époque et des mœurs, comme on dit, « provinciales ». Mais en publiant tout récemment « Pâques, la complainte d’une île » (Ed. Myriapode) elle semble s’être trouvé un ton : pas celui de la romancière à proprement parler, plutôt celui de la conteuse ou de la fabuliste, la réflexion philosophique, en tout cas sociale, se mêlant au récit. Elle « confirme son aptitude à s’appuyer sur le passé pour dire autrement le monde d’aujourd’hui en semant çà et là ses propres questions existentielles » (in « Encres vagabondes »). C’est parfaitement vu. Je pense toutefois qu’elle a des réserves d’éclats de rires qui trouveraient à s’exprimer dans la brièveté de la nouvelle.

 

 

Dominique Cornet

C’est par la petite maison d’édition Cadastre8zéro que je fis la connaissance de Dominique. Enseignant comme moi, comme moi en Segpa. Je m’étais intéressé aux Chinois qui vécurent et, pour quelques centaines, moururent à Nolette. Il réussit à passionner ses seize élèves pour les mêmes destins tordus de Chinetocs et cela scella notre amitié. J’appris après qu’il écrivait. Je lus un peu plus tard ce qu’il écrivait. On le reconnaissait tout à fait à travers ses textes : de la générosité, un souci d’harmonie dans la vie, la nature… C’était des nouvelles. J’ai tout de suite aimé ses nouvelles, leur ambiance rurale à la Bosco – j’exagère mais il y a de ça, c’est d’ailleurs lui qui, le premier, me parla de Bosco que, depuis, j’ai lu. Il travailla avec Jean-Pierre Cannet – qui est si souvent en Picardie que j’aurais presque pu, sans tricher, le faire passer pour un des « nôtres ». Jean-Pierre a préfacé le premier recueil de nouvelles qu’a publié le Petit Véhicule : « La pluie sur l’île » (2009).

Encadré sur Dominique Cornet
La petite-fille de la veuve noire
« On les réveilla avant le petit matin, ce neuf janvier, pour lui dire un dernier Au revoir. » Ainsi débute la nouvelle que Dominique vient de m’envoyer et dont il me parlait depuis quelque temps : « La petite-fille de la veuve noire ». J’aime ce titre – comme j’aime, ailleurs, « La pluie sur l’île ». Il nomme ses textes comme des tableaux : les titres trimballent déjà un univers, une atmosphère – c’est Philippe Lacoche qui a utilisé l’expression d’écrivain « atmosphériste », ça s’applique parfaitement à Dominique. C’est un titre, je trouve, hispanisant. J’ai pensé à Velasquez, je songe aussi à Botero, bien que les personnages n’aient pas la rondeur des siens et soient plutôt du genre fluet, résistants mais menus. Dominique excelle dans la narration descriptive. Ses personnages parlent peu – le dialogue est vraiment le parasite de la littérature – et, quand ils parlent, c’est souvent introspectif. Quand le grand-père meurt, la petite-fille va jouer les anges gardiens auprès de la grand-mère. Elle s’empêtre dans les gestes de la mort auxquels elle ne comprend pas tout, elle se marginalise, elle s’isole. Sa solitude sera consommée à l’occasion d’une fête foraine où elle ne partage rien avec les cousins cousines. Et le fait de s’exiler de sa vie de petite fille va lui permettre de franchir précocement le grand écart : son ventre lui fait mal... Elle quittera pour de bon, on le pressent, cette famille bien-pensante, confite en dévotions et en gaullisme. « Elle n’est plus la même » confiait sa mère en soupirant à qui voulait l’entendre pourrait être la dernière phrase de cette nouvelle. Une fin à la Carver, simple, sans fioritures, toute dense de sa propre force expressive. Ce vers quoi Dominique fait tendre son écriture. Il écrit, oui, il écrit.

 

 

Ella Balaert

Pour « le fun » j’aime à citer Daniel Boulanger, ce grand nom de la littérature, car de Compiègne (Oise) il est natif et de Senlis (Oise) résident. Pour le reste, je l’ai rencontré une fois. J’animais alors la rédaction d’une petite revue pédagogique départementale et nous avions, avec deux ou trois enseignants, le projet de l’interviewer sur la lecture à l’école. Il nous reçut avec une gentillesse confondante, fit mine de ne pas s’offusquer de notre inculture et donna à ses réponses l’intelligence et la sensibilité qui manquaient à nos questions. Bref, il nous donna du talent. J’aime mieux ses nouvelles que sa poésie, et mieux ses scénarios que ses romans. Il a écrit cette phrase qui comble le casanier que je suis : « Les plus beaux voyages se font par la fenêtre ». Pour le reste, Gallimard et Folio.
Ah et tiens ! Juste derrière chez lui habite Ella Balaert, avec qui j’écrivis un roman de commande, « Les biclounes de l’Argilière » (éd. Mons ad Theram). A partir de quatre-vingts témoignages d’anciens habitants de la Cité Jules Uhry, à Montataire, nous avons réécrit l’histoire de cette petite enclave de petits immeubles (1929-2005). De nous deux, Ella apporta l’énergie, le mordant, le dynamisme, tandis que j’assurais, moi, la tendresse et le lyrisme. Au final, nos personnages étaient si « vrais » que les gens qui nous avaient prêté leurs anecdotes s’y retrouvèrent pleinement. On peut toujours obtenir le roman auprès de la Ville de Montataire. Ella écrit beaucoup pour la jeunesse mais aussi, chez Zulma, un beau roman sur « Mary pirate » (2004).
Et d’autres, dont les livres ne sont pas encore édités mais dont j’ai eu tant de plaisir à découvrir les tapuscrits. Un Raymond Godefroy et ses nouvelles sur l’ultime moment où l’on glisse dans la mort ; un Gilles Flautre dont l’ami Lacoche publie de temps à autre une nouvelle dans Le Courrier Picard ; un Kevin Dumont dont les tout premiers chapitres trouveront, je l’espère, éditeur en 2010 (« Thank you… et Bonne nuit », un récit noir halluciné) ; une Assia Gibirila, dont le récit sur le drame du Rwanda a une vraie charge d’émotion (« Mission soleil ») ; un Stéphane Cugnier dont le recueil de nouvelles est à la relecture ; un Julien Carré dont le « Plus court chemin » témoigne d’une belle maîtrise stylistique et d’une construction déjà bien assurée…
Car, dans mon esprit, être écrivain c’est aussi assumer quelques responsabilités, dont celle d’un compagnonnage, à tout le moins d’une lecture exigeante et bienveillante, à l’égard de ceux qui refont après nous le même périlleux périple…

 

   
Roger WALLET
janvier 2010