Jean-Pierre Cannet

 

La viande et les étoiles

Il est venu au théâtre comme à une évidence.
Ce que son théâtre affirme, c’est la primauté de la langue. Plus que les personnages (à quoi, trop souvent, on réduit le dramaturge), plus que les situations dramatiques (qui, trop souvent, résument la pièce), c’est bien la matière même de la langue, sa « chair », qui fait si singulier le théâtre de Jean-Pierre Cannet.

Son écriture, devrais-je dire. Car, que ce soit nouvelle, poésie, roman ou théâtre, c’est le même territoire qu’il arpente. Une langue toujours mise en voix, rugueuse, âpre. Gutturale. Une langue de voyageur en tout cas, d’où nous vient ce sentiment d’étrangeté à la lire, comme si elle s’était chargée, à voyager, de sabirs et de parlers oubliés. Je connais peu d’écrivains aussi peu soucieux de plaire. Il avance dans la rocaille langagière, il en provoque même les éboulis avec ce goût qu’il a pour les voisinages détonnants (« La grande faim dans les arbres »), pour les associations improbables (« La chair et le ciel c’est pareil ») et les évidences qui gardent leur mystère (« La foule, elle rit »). Si sa phrase obéit à la syntaxe, le lexique provoque la rupture par l’emploi décalé des mots. On pourrait y lire parfois une proximité avec le surréalisme, mais l’écriture de Jean-Pierre Cannet est tout le contraire de l’automatisme : si elle foisonne, si elle multiplie les tonalités, et jusqu’aux envolées lyriques, elle n’est que labeur : « Lorsqu’on écrit, on travaille » . Il n’est pas jusqu’au choix des noms qui ne traduise cette volonté tenace d’effranger le langage, de l’inscrire dans la marge (« La petite Danube » comme si, dans ce pays, « Danube » était désormais le prénom dévolu aux femmes) pour mieux le faire surgir à l’improviste. De là, la singularité d’un théâtre qui se tient à l’écart des modes et des écoles et ne se revendique d’aucune filiation. Un théâtre qui reconstruit la réalité comme Bacon reconstruit les corps – Jean-Pierre Cannet peignit aussi, et griffonne toujours, du côté d’Egon Schiele et de Soutine.

Comme eux, ses personnages sont tordus, disloqués, ravagés. En rupture de société, il va sans dire. Marge et exclusion. Mais, dans le déferlement furieux qui les emporte, on aurait tort de ne voir que l’apparente noirceur de vies où « la nuit tombait, froide et sans étoile ». Jean-Pierre Cannet peut bien donner à voir des errants, des déracinés, des fragiles, des pitoyables, silhouettes démantibulées par la vie, ce ne sont que vies d’emprunt dont il affuble ses utopies et ses obsessions. Même les silhouettes surgies de l’enfance le disent : rien de rédempteur, mais déjà la passion. Ce dont parle son théâtre, c’est bien de passion. Il hait la tiédeur, le fade, il hait le sentiment quand le sentiment est doucereux. Seule la chair peut dire la violence qui habite chacun d’entre nous et finalement nous fait homme.

Son théâtre « éperdu d’humanité » laisse le spectateur pantelant. A lui de reprendre souffle, il a la vie pour ça...

Roger WALLET