Philippe Crognier

 


« On a marché sur la Terre »

LA VIE A L’EXACTE

Est-ce la tentation du roman ?, on cherche toujours à déceler, dans un recueil, ce qui en fait l’unité thématique ou au moins l’architecture interne : par quelle logique on passe d’un texte à un autre, comment ces deux-ci se répondent, de quelle manière ces deux-là éclairent une même situation sous des angles différents.

Ici, rien de tel. Rien qu’un beau « fourre-tout » – à condition de débarrasser le mot de son côté péjoratif – puisque tel l’a voulu l’auteur.

L’auteur, justement. Sept romans. Plus un, d’Angel Reinhart, sur lequel il s’explique [« Fatal error »]. Notez la façon dont il procède : d’abord de la sincérité, de la naïveté même dans le récit de sa rencontre avec RW ; insensiblement, derrière le sourire affiché, s’insinue quelque chose de délicatement tors, qui tient du jeu mais aussi d’une surprenante aptitude à la polyglossie : on se croit encore dans la camaraderie émue et l’on est déjà dans la construction savante d’un projet littéraire, on se croit dans une histoire de cœur mais on est déjà en plein drame algérien (avec « Djebel » )… et finalement au cœur d’une histoire à trois qui irradie les écritures. Car l’homme aime les pirouettes. Il raconte parfaitement notre rencontre et nos relations avec Reinhart, aussi exactement qu’il les a inventées. Car l’homme est pudique et n’aime pas trop se livrer.

(Fausse) confession donc, en fait cryptée, que « Fatal error », mais qui expose, me semble-t-il, le vade-mecum rhétorique de Crognier : priorité aux personnages sur l’intrigue, choix d’un univers un rien désuet, empreint de modestie, voire d’humilité, et de cette maladresse à vivre qui rend les gens touchants, et le regard porté sur la vie est tendre quand il ne témoigne pas d’une irréductible générosité éducative. J’oubliais : l’humour, un sourire en coin qui n’est jamais la politesse du désespoir (un sentiment bien trop noir pour un homme au regard si clair), jamais féroce, jamais carnassier. Voyez « La vie d’artiste », avec quelle légèreté il évite de basculer dans le graveleux, vers quelle folie douce il tire le névropathe pour balayer d’un éclat de rire les mares d’hémoglobine qu’il n’a pas versées.
Ce rire, on l’entend aussi, franc et tonitruant, dans « Le fils du pharaon » où Crognier fait entrer Alcide Tolalu dans sa galerie des curiosités : ordre des perdants magnifiques, famille des forts-en-gueule. Dans le même ordre, famille des peu-expansifs, le Jules Merlin à la voix cassée de « Emmenez-moi », le sosie d’Aznavour à qui, pris de remords, l’auteur ménagera, dans son roman « Tête de piaf » , une sortie plus douce, quelque chose entre « Les plaisirs démodés » et « Je n’ai rien oublié », dans la fumée des papiers d’Arménie.

Dans la classification de Crognier, l’ordre des loosers est le plus fourni. Le Michel Berthier de « Ou jamais… » en est un archétype : le regard torve sous l’alcool, la trajectoire incertaine de la Mobylette, l’amour perdu et, pire, jamais oublié ; s’il chantait, ce serait du Michel Delpech, s’il allait en vacances, ce serait à Zuydcoote ; un « promis des douleurs », comme le dit cruellement Aragon. Pas un mot de trop ni sur ce que l’on imagine d’une vie d’attente et de regrets, ni sur les ambigus remords de celle qui prend tardivement la route de Lens.

L’homme aime aussi les rusés (le Monsieur Armand de « Fête municipale »), les filous, les faux-ingénus : le pépé de « Fleur bleue » qui s’invente une jeunesse tumultueuse pour oublier le jaja tiède et l’ennui de la vieillesse, ou l’oncle André (« L’homme des bois ») qui appartient à la longue filiation des « taiseux d’émotion » aux larmes silencieuses – « Grand Jules » n’est jamais très loin ni, je ne l’ai pas dit mais on l’aura pressenti, la belle harmonie champêtre de l’enfance, quelque chose comme une chanson de Trenet, « Mes jeunes années » ou... « Fleur bleue ».

Quelques textes échappent à ces considérations, par leur tonalité ou leur propos.

Deux textes noirs, « Jour de noce » et « Surprise, surprise ». Le premier joue sur une image, une silhouette : une robe de mariée entraperçue dans les hortillonnages, assise sur un pont. L’homme qui la voit de loin, d’abord s’étonne. Puis ressent le poids soudain de cette solitude et pressent le basculement violemment désespéré de ce jour d’épousailles Le ton est grave et les actions secondaires restent à la marge, comme éléments de décor. – Tout autres sont le climat et la structure de « Surprise, surprise » : on est dans « A bout de souffle », un polar très rythmé avec tous les ingrédients du genre : drogue, gangs, flics ripoux, junkies, flingues et ce qu’il faut de péripéties pour nous tenir en haleine jusqu’au dénouement ; brutal, inévitablement brutal, mais Crognier est un faux méchant et l’on s’attend à voir, au clap de fin, les comédiens se relever. La preuve : on quitte le narrateur au moment où, salement amoché, il plonge avec sa tire truffée de plombs dans les eaux noires de la Deûle – penser, à la lecture, à bien marquer le circonflexe qui fait tout.

Deux textes encore pour donner à voir, de l’auteur, la facette irrévérencieuse – car, sans irrévérence, pas d’écriture. L’année 2008 ayant été décrétée « année Pierre Garnier » par le Conseil régional de Picardie, en hommage au poète samarien octogénaire, l’association Ecrivains en Picardie organisa deux promenades littéraires en juin. La seconde traçait, dans le quartier Saint-Roch, à Amiens, un itinéraire en sept haltes, depuis la maison natale de Pierre jusqu’à son école primaire. C’est pour la maison de la grand-mère, rue Dargent, que Crognier écrivit « Charles l’imparfait » et devant elle qu’il la lut. Devant Pierre également, dont l’humour n’est pas la moindre des vertus. Fiction totale bien sûr, mis à part la cordonnerie. Si l’iconoclaste est souriant, il dit néanmoins des choses, imperceptibles quand on ne connaît pas le contexte : sur la fragilité des honneurs et de la gloire, sur le côté artisanal de l’écriture (le « pas tout à fait »), sur la vie telle qu’elle va et telle qu’on doit la rêver… La promenade en question portait le titre évocateur de « Un portrait un peu flou de Pierre Garnier ». – « Le double crime de Montlevon » est un fait divers fictionnalisé, né d’un projet collectif autour des grandes affaires criminelles de Picardie. La façon dont Crognier y traite le général De Gaulle déplut fortement au commanditaire. On ne sait ce qui le choqua le plus : est-ce cette façon de présenter l’échec du référendum de 69 comme une revanche de l’Histoire au Général qui avait refusé de gracier Jean-Laurent Olivier ? ou simplement n’est-il pas convenable d’imaginer que le Grand Charles fût à ce point imparfait qu’il écoutât d’une oreille distraite les arguments des défenseurs du double infanticide ? Toujours est-il qu’il ne donna pas suite : on ne touche pas impunément à la statue du Commandeur ! Pourtant elle n’a pas été mise à bas : Crognier n’est pas un plastiqueur, juste un entarteur. Sûr qu’une tarte dans la tronche de Mongénéral, ça vous aurait eu de la gueule…

«Le président Demesdeux » est une fable caustique sur la folie du pouvoir. Dirais-je que le monde ne manque pas d’exemples in vivo dans son actualité africaine pour l’heure, mais la russe n’a guère à lui envier et l’hexagonale, ma foi, par bien des points, peut soutenir la comparaison. Une fable exorciste, disons, puisque l’auteur, en incorrigible optimiste, imagine l’exil final du tyranneau plutôt que la vraisemblable dérive autoritariste puis pire… – Fable aussi que « La folie des voyageurs » où l’auteur s’invite dans le cercle des personnages verniens – puisque Jules Verne, nantais de naissance, mourut amiénois. Impressionné par tant de glorieuses statures, il s’y fait discret et s’éclipse mêmement pour retrouver la feuille blanche où raconter la naissance des mondes nouveaux. Fable sur le va-et-vient entre vivre et écrire, qui dit que le rêve est bon aux deux.

Il est rare qu’un écrivain se livre ainsi, ne faisant guère mystère de la diversité de ses préoccupations et de ses intérêts, « à écrire la vie ed vérité à l’exacte » . Je retrouve dans ces nouvelles l’exacte fragilité tendre de Philippe, et dans ces textes brefs, l’exacte brusquerie des coups de griffe de Crognier. Quand l’un s’expose, l’autre veille, ils vont rarement l’un sans l’autre, le délicat et l’amer, le doux et le sauvage. L’auteur les porte tous deux en lui et les livre ici sans façon, avec une simplicité qui désarme. Jamais autoportrait n’a été plus sincère.

C’est-à-dire malicieusement mensonger.

Roger WALLET