Pierre Bergounioux

 

les lieux de l’enfance

Pierre Bergounioux travaille comme un potier sa terre : il connaît les gestes par quoi faire poindre les émotions.

Plusieurs de mes rencontres littéraires viennent du cabinet médical où j’avais mes habitudes, à Beauvais : celui de Pascal Somon. C’est dans les pages, je crois, du Figaro Magazine que je découvris un jour une interview de Bergounioux qui me jeta, comme avec Pierre Michon, François Bon ou Michèle Desbordes, dans le jaune abricot de Verdier.

Il était prof (de lettres ?) en région parisienne et parlait de la Corrèze et de Brive, sans en partager nullement la fratrie de ceux qui constituent la prétendue « école » (Michelet, Tillinac...) – et cultivent, non sans savoir-faire, la ruralité perdue et la nostalgie « foncièrement pétainiste », comme dirait Gérard Fournaison.

Deux petits livres (40 et 50 pages) dont je viens de me délecter à nouveau.

Bergounioux n’écrit pas des histoires, pas des scénarios : il peint une ambiance, il plante un décor, il joue une petite musique. Les livres que je lui connais n’ont même souvent pas d’anecdotes, ils sont d’une simplicité désarmante. Dans les tout premiers paragraphes du Verdier : « ... Je ne me rappelle pas que la Corrèze dont je suis originaire et où j’ai vécu dix-sept années durant, ait été à aucun moment revêtue d’azur et d’or comme le Lot où j’ai pu passer une quinzaine de jours en six ans, les premiers. Elle a dû l’être, pourtant, mais les jours, les années, la clarté pâle et froide où nous nous avançons, l’habitude ont oblitéré, emporté le lustre éclatant dont une puissance mystérieuse pare d’abord toute chose afin que nous restions. »

Dans ces deux livres, l’enfance, la maison rose (un autre ouvrage porte ce titre), la route de Tulle dans la 4cv paternelle, le cours des saisons – Bergounioux est un passionné de la nature et, dans son Journal (Verdier) il détaille plantes, roches et papillons avec une boulimie encyclopédiste.

S’il raconte peu, il décrit superbement, avec une précision lexicale sans faille et un modelé de la phrase qui fait qu’instinctivement on se la murmure. Tenez : « C’est peut-être ça, un siècle, une bâtisse un peu trop grande pour qu’on puisse en prendre une vue d’ensemble, la majesté de la façade, l’escalier, la terrasse, large de plus de deux mètres courant sur les deux tiers de deux côtés contigus percés de portes-fenêtres qui donnaient dans des chambres immenses. Sur l’arrière, l’abandon et le délabrement étaient à l’œuvre. »

Dans L’empreinte il parle avec justesse des saisons, de « l’haleine adorable du foin coupé» en juin aux « fêtes éblouissantes et brèves » de la neige : « Il ne manquait d’important que la mer. Elle est la première chose que j’ai dû tirer des livres... »


« Le matin des origines », Verdier, 1992

« L’empreinte », Fata Morgana, 2007