Sans retour


Dans la collection
Cadastre8zéro
2007 – rééd. 2010

 

Le cadre historique

A quelques kilomètres d’Abbeville, dans le petit village de Noyelles-sur-mer et, plus précisément, au hameau de Nolette, se trouve un cimetière chinois entretenu par la Grande-Bretagne. C’est que, en 1916, un accord fut conclu avec la Chine pour faire venir en France de la main d’œuvre aux fins d’assistance à l’effort de guerre. Ils n’étaient donc pas des combattants, ces 80 ou 90.000 coolies recrutés dans le « Chinese Labour Corps », mais des terrassiers, des réparateurs de voies ferrées, des creuseurs de tranchées et, à partir du printemps 1918, des ramasseurs de blessés et de morts sur le champ de bataille. Après guerre, ils firent encore les démineurs et les désobuseurs. On estime à 150.000 le nombre de travailleurs chinois ainsi recrutés – ils avaient un contrat de travail en bonne et due forme – par la Grande-Bretagne et la France ; à 2.000 le nombre des morts (mais ce chiffre est sous-évalué puisqu’ils sont déjà 842 à Nolette) et à 3.000 le nombre de ceux qui restèrent en France et y firent souche.
Ce pan d’histoire totalement méconnu n’avait fait l’objet que d’une pièce de théâtre (« No futur », joué dans les années 9 à la Maison de la culture d’Amiens) quand Cadastre8zéro, en janvier 2006, passa commande d’un texte à Roger Wallet.
Depuis, en mai 2010, s’est tenu à Boulogne-sur-mer le premier colloque international d’historiens consacré aux travailleurs chinois de la Première Guerre Mondiale.

 

     

L’histoire

 

 
Trois copains de Shanghai vont, pour diverses raisons, signer un contrat avec l’armée britannique et s’embarquer à l’automne 1916. Liu est un idéaliste, son père fait partie d’une organisation révolutionnaire qu’a exacerbée la répression suivant la révolte des Boxers au début du siècle ; il sera tué le premier en ramassant les corps sur le champ de bataille. « Bancroche » travaille dans une fumerie d’opium et il a maille à partir avec la police ; il mourra de la grippe espagnole. Le troisième, Weng, part tout simplement pour venir en aide matériellement à ses parents ; c’est lui le narrateur de cette histoire ; il succombera sous les coups de villageois peu satisfaits de le voir fréquenter la fille d’un fermier ; il aura avec Jeanne un fils qui lui survivra.
Le récit est très descriptif des activités menées par les travailleurs chinois : déchargement des bateaux de guerre à Saint-Valery-sur-Somme, travaux de terrassement puis travaux agricoles ; présence aux abords des tranchées…
     

un extrait

 

 

« Il faisait frais le 11 novembre 1918, frais et brumeux, quand les cloches se mirent à sonner à l'église de Noyelles. La nouvelle de l'armistice s'était répandue comme une traînée de poudre. Au camp aussi on en avait entendu parler, tout le monde s'y attendait. N'empêche : Alphonse m'a serré dans ses bras en pleurant. Le patron est venu avec une bouteille de gnôle. Il avait des gros verres de cuisine. Il les a remplis à ras bord. Il était heureux, ça faisait plaisir à voir. Puis il a levé son verre : À la France ! À ce moment, mademoiselle Jeanne est arrivée. Pour une fois, elle n'était pas en noir, elle avait un petit corsage dans les tons parme. Elle s'est versé un verre, elle a trinqué avec chacun d'entre nous et elle a dit : À la Chine... Et à ceux qui nous sont chers ! À notre tour on a levé notre verre en disant : Ganbei ! C'était un vieil alcool de pomme qui datait des grands-parents. C'était moins sec que le bai¬jiu, plus fruité, mais tout aussi terriblement fort. Le patron a vidé son verre en trois gorgées, Bon, aujourd'hui on lève le pied, je vais voir ce que la patronne nous prépare de bon – et, se tournant vers nous – pour vous aussi, bien sûr ! Alphonse l'a suivi, Tu peux rester, Meng, je m'occupe de l'écurie.

Mademoiselle Jeanne avait les yeux brillants.
Elle tournait lentement le doigt autour de son verre. Un moment, elle leva les yeux vers moi et me demanda Vous allez repartir chez vous ? J'avais appris suffisamment de français pour comprendre le sens de sa question. Je souris, répondis Je ne sais pas, je pense que oui... Brusquement elle se leva, il y avait des larmes dans ses yeux.

Jeanne n'eut jamais d'autre aveu que celui-ci : des larmes dans les yeux. Si j'appris à dire Je t'aime, elle n'apprit jamais à dire Woaini. Elle avait un problème avec le mot. Je crois qu'elle aurait eu le sentiment de trahir son fiancé... »

 

     

 

 

La carte du monde montre les deux itinéraires utilisés pour venir en France. Dans le roman, c’est l’itinéraire par Suez et la Méditerranée.